Réseau régional
Troubles du langage et déficits d'apprentissage

Point de vue : Faut-il continuer à dépister les enfants en grande section de maternelle ?

La notion de dépistage est centrale à toute politique de santé, et cela est tout particulièrement vrai pour les troubles du langage et de l’apprentissage. En effet, il a été largement prouvé que, quels que soient les mécanismes en cause, et au-delà de tout débat ou polémique sur ces mécanismes, traiter ces troubles le plus tôt possible est le meilleur garant de l’efficacité de la prise en charge ultérieure . Du reste, le plan d’action interministériel de Jean-Charles RINGARD et Florence WEBER dès 2001 réservait une place primordiale au repérage et au dépistage : c’est bien le sens que leur accordaient les auteurs de ce texte en plaçant au premier rang (« axe prioritaire n°1) « prévenir dès la maternelle » et en incluant dans les recommandations « Elaborer nationalement et diffuser aux maîtres des outils d’évaluation pour le langage oral et l’entrée dans le langage écrit en grande section et en C.P. »
Donc sur ce point, il n’y a aucun doute, et du reste aucun débat.
Suite à un article du Monde du 12 octobre intitulé « Vers l’évaluation des élèves « à risque » dès 5 ans » (http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/10/12/vers-l-evaluation-des-eleves-a-risque-des-5-ans_1586052_3224.html) , une polémique a agité les milieux syndicaux, associatifs, psychiatriques et pédagogiques. Il s’agit d’un projet gouvernemental de généraliser le dépistage systématique des troubles du langage et des apprentissages grâce à un nouvel outil que nous avons analysé pour mieux comprendre les raisons de l’agitation médiatique qu’il suscite.
Il s’agit ni plus ni moins d’une compilation, d’une synthèse, des moyens de dépistage déjà utilisés un peu partout en France et dont l’hétérogénéité entre les régions, voire de ville en ville dans une même région, rendait difficile l’évaluation de l’efficacité (cf : Les outils de dépistage, rapport de la commission interministérielle, L Vallée et G Delatollas, 2005). La décision de généraliser un même outil sur tout le territoire était attendue de longue date et rien ne laissait penser qu’elle eût pu déchaîner un tel vacarme médiatique.

Cet outil, conçu par le Laboratoire Cognisciences de Grenoble, dirigé par Michel ZORMAN, comporte quatre rubriques : motricité, langage, conscience phonologique et comportement, déclinées en trois parties prenant place à différents moments de l’année de grande section : phase 1 : repérage par les enseignants au premier semestre des enfants à risque (avec deux niveaux : « à haut risque » et « à risque » ;phase 2 : période intermédiaire de remédiation des domaines jugés faibles ; et en fin d’année (phase 3) une évaluation destinée à « repérer les besoins de chaque élève en prévision de l’arrivée au cours préparatoire ». Rien que de bien classique, somme toute. La « nouveauté » consiste sans doute, et c’est là que semble se situer le cœur du problème, dans la présence d’une partie consacrée à l’observation du comportement de l’enfant. La partie comportement du niveau 1 de repérage comporte seulement 3 questions : 1/ joue avec les autres à la récréation (réponse oui/non) ; 2/ exécute le travail scolaire prescrit (oui/non) et 3/ est capable de maintenir son attention (réponse 1, 2 ou 3).
La phase 3 comporte 15 items, dont les 14 premiers sont consacrés aux aptitudes cognitives classiques impliquées dans les apprentissages, le dernier seulement, intitulé « devenir élève » concerne le comportement de l’élève sous forme de 5 fiches intitulées respectivement : Respecter les autres et respecter les règles de vie commune ; Ecouter, aider, coopérer, demander de l’aide ; Eprouver de la confiance en soi ; contrôler ses émotions ; Identifier les adultes et leur rôle ; et Dire ce qu’il apprend

Cet outil n’a rien de révolutionnaire, et du reste reprend presque textuellement une version précédemment mise en ligne depuis mars 2010 sur le site Eduscol : (document téléchargeable sur http://eduscol.education.fr/pid23504-cid48441/outils-d-aide-a-l-evaluation-a-l-ecole-maternelle.html). Plusieurs académies l’utilisaient donc déjà depuis plusieurs mois.

Pourtant, le déchaînement médiatique n’a eu lieu que tout récemment, après la publication, ce 12 octobre, par le journal ‘Le Monde’ du projet du gouvernement d’utiliser cet outil au niveau national.
En tête de cette contestation, un collectif intitulé « Pas de tri en maternelle », qui a réagi très vivement : « Nous refusons cet étiquetage des enfants. Nous dénonçons la confusion entre compétences scolaires et comportements qu’induisent certains items du protocole d’évaluation. Nous nous opposons à l’amalgame entre le médical et le pédagogique. Nous récusons une conception caricaturale des premiers apprentissages. Nous refusons la pression scolaire dès 5 ans ».

Un autre collectif, qui avait déjà obtenu un franc succès à la suite d’un rapport de l’INSERM sur les troubles des conduites en 2005, et connu depuis lors sous l’appellation de Collectif « pas de 0deconduite » s’exprime dans des termes très similaires : « Cette obsession du risque et d’une prévention rabattue sur le dépistage et la prédiction met en danger la confiance dont les enfants ont besoin pour investir l’école et désirer devenir élèves.
Comment peut-on à ce point mépriser les fondements de l’éducation, de la psychologie et de la socialisation du jeune enfant ? Il faut des compétences, de la confiance et du temps pour que l’enfant s’autonomise et expérimente le sens des relations aux autres. A contrario la réponse proposée par le ministère, sous la forme de quelques semaines d’entraînement aux bonnes manières, revient à installer un radar comportemental sur le chemin de l’école. »

De même, les associations de parents, comme la FCPE qui déclare : « A partir de ces pseudo-résultats, les enfants seront classés en trois catégories : « RAS », « à risque », « à haut risque ». Après un tel classement, les élèves des deux dernières catégories auront des « séances d’entraînement » quotidiennes. Ce n’est plus de l’aide personnalisée mais du formatage ! »

Les syndicats d’enseignants sont également très virulents : Pour le SNUipp-FSU, « ce dispositif est inacceptable. En maternelle, il n’existe pas d’élève à risque. Les différences de maturité et de développement ne peuvent pas être regardées sous le seul prisme de la difficulté scolaire et encore moins de celui des troubles du comportement. La maternelle n’est pas une école de la compétition et du tri. »

De manière plus personnelle, certains pédopsychiatres de renom se sont également exprimés de manière très critique vis à vis du projet : « Je fais remarquer que les mots « à risque » et « à haut risque » sont connotés de l’atmosphère pénitentiaire, et qu’ils pèseraient lourd sur le destin des enfants en question. Les psychosociologues ont d’ailleurs étudié l’effet de « prophétie autoréalisatrice » que de tels dispositifs ne manquent pas d’entraîner à coup sûr. » (Pierre Delion, Professeur à la Faculté de Médecine de Lille-II, chef du service de pédopsychiatrie du CHRU de Lille)
Plus modéré mais non moins percutant, Marcel Rufo a déclaré sur une chaîne télévisée : « Ce qui me gêne, c’est la démarche épidémiologique, scientifique. L’épidémiologie ne remplacera jamais l’intime, la relation que l’enseignant noue avec l’enfant et le dialogue singulier qu’il a avec ses parents. Les enseignants devraient aussi être soutenus par une cellule de spécialistes qui les aident à affiner ou à infirmer leurs impressions (psychologue, orthophoniste, pédopsychiatre...). C’est plus complexe qu’un projet standardisé !... Ne mettons pas du doute sur le doute. On colle une étiquette extrêmement anxiogène sur des enfants : lorsqu’on est signalé tôt comme en difficulté, on le devient". A l’évidence, notre estimé collègue emboîtant le pas de la contestation générale, en arrive presque à dénigrer la notion de dépistage, ce qui ne peut pas manquer de nous interpeller.
Pour notre part, et plus que jamais, nous sommes convaincus que la rigueur scientifique ne peut être que bénéfique dans ce domaine, tout autant quand il s’agit de la mission de dépistage de l’école, consubstantielle à la notion de lutte contre le handicap, que pour la formation des enseignants, et que le danger est grand de voir, si l’on n’y prend garde, s’opérer un brutal retour en arrière effaçant les avancées remarquables réalisées en dix ans par l’institution scolaire en matière de troubles d’apprentissage.
Heureusement, le dépistage est inscrit dans la loi, de même que l’obligation pour l’école de prendre en charge tous les handicaps, et l’on peut donc être rassurés : aucun gouvernement, de droite ni de gauche, ne prendrait le risque d’un tel retour en arrière. Et si l’on veut éviter que le dépistage ne devienne stigmatisant, il existe un moyen simple : expliquer, encore et toujours, informer, sans relâche, partager auprès du plus grand nombre l’avancée des connaissances scientifiques. C’est ce que nous essayons de faire, à Résodys, depuis bientôt dix ans. Et nous pouvons être fiers d’avoir ainsi contribué à un changement profond du regard des enseignants sur les enfants dys.