Réseau régional
Troubles du langage et déficits d'apprentissage

Avril 2004 : lettre ouverte aux médecins généralistes

(Ce texte a été rédigé pour une revue destinée aux médecins libéraux . Il nous a semblé utile que les membres de Résodys, en particulier non médecins, puissent en prendre connaissance)

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Si ce Cher Hippocrate, le père de la médecine antique, revenait parmi nous en ce début de 21e siècle, il serait sans doute étonné de voir à quel point les progrès de la recherche scientifique ont transformé notre pratique médicale dans virtuellement tous les domaines de la pathologie.
Pourtant, il en est un où ces progrès, bien que considérables, n’ont pas encore franchi la porte de nos cabinets, du moins en Europe méridionale : celui des troubles de l’apprentissage chez l’enfant. Nous avons en effet, en France, une vision traditionnelle du développement cognitif de l’enfant et de ses troubles comme d’un bastion inaltérable et inaliénable de l’institution scolaire, bastion que la médecine ne peut atteindre que partiellement par une médecine scolaire pleine de bonne volonté mais nécessairement limitée dans ses moyens.

Or le mouvement scientifique auquel nous assistons actuellement nous montre chaque jour un peu plus que chez ces 8 à 10% d’enfants qui ne peuvent apprendre à lire ou à calculer à l’école primaire, alors que leur intelligence mesurée est parfaitement intacte, l’origine du problème ne doit se chercher nulle part ailleurs que dans une mise en place défectueuse précoce de leurs circuits cérébraux.

Ce défaut peut même se repérer sur des examens du cerveau, faisant entrer par là même de plain pied le thème des troubles d’apprentissage dans le champ de la neurologie. Dès lors que l’on réalise que cet enfant qui n’apprend pas n’est plus une boîte noire au contenu quasi-ésotérique, mais bien un être de chair dont un des organes, le cerveau, a besoin d’intervention thérapeutique, on ne peut que se rendre à l’évidence : il s’agit là bel et bien d’un nouveau champ de la médecine.
Ici, comme souvent, ce sont les familles et le public qui ont les premiers réalisé le retard pris par notre médecine et impulsé des réformes que le législateur a rapidement concrétisées sous la forme d’un plan d’action co-signé par les ministères de la Santé et de l’Education Nationale, plan qui a abouti à la création dans les CHU de centres référents pour les pathologies de l’apprentissage, et dans notre région au financement d’un réseau de praticiens libéraux consacré à la prise en charge de cette pathologie : Résodys.

Résodys, réseau de soins créé en avril 2002 sur la région PACA, comporte déjà pas moins de 450 adhérents, en majorité libéraux (médecins, orthophonistes, psychologues, psychomotriciens, orthoptistes, etc…), tous impliqués dans la prise en charge d’enfants souffrant de troubles d’apprentissage.
L’une des premières missions de Résodys a été de créer un diplôme d’Université à la Faculté de Médecine afin de diffuser le plus efficacement possible une information scientifique moderne et adaptée. Après bientôt deux ans de fonctionnement de ce diplôme, on peut dire que l’information est passée et les mentalités ont bien changé : plus personne ne peut à présent ignorer qu’un enfant qui n’apprend pas à lire n’est ni niais, ni paresseux , ni victime d’un « contexte socio-affectif défavorable », mais tout simplement biologiquement différent, et que l’analyse précise par des spécialistes de son fonctionnement cognitif est susceptible de déboucher sur des méthodes thérapeutiques adaptées, relevant de la rééducation neurologique. Dès lors, il devient de la responsabilité du corps médical dans son ensemble de donner toutes leurs chances à ces enfants en
(1) dépistant le plus tôt possible des anomalies de langage de la petite enfance dont on sait maintenant qu’elles forment le lit des troubles de l’apprentissage du primaire
(2) en orientant le plus efficacement possible l’enfant dans un système de soins dont les indications sont de plus en plus précises et spécifiques, et
(3) en surveillant de près l’évolution du problème par des confrontations répétées entre les éléments des différents spécialistes, et ceux fournis par les professionnels de l’éducation.
A l’évidence, l’acteur en théorie le mieux placé pour jouer ce rôle de plaque tournante, à l’intersection de ces différentes spécialités et de l’école, est sans aucun doute le médecin généraliste.
Certes, les pédiatres sont de plus en plus souvent confrontés à la notion de troubles du langage et leur enseignement post-universitaire les a largement sensibilisés à ce problème, mais leur action se situe essentiellement, en raison de l’âge des consultations, à la première étape, celle du dépistage. Pour les deux autres étapes, l’orientation et le suivi, il faut une vision d’ensemble de l’enfant dans son environnement familial et scolaire, vision que le généraliste est dans l’absolu le seul à posséder.

Pourtant, le rôle du généraliste se borne souvent à rédiger la prescription des séances d’orthophonie (et encore seulement pour la première, car pour les renouvellements, les orthophonistes ont obtenu depuis peu le droit à l’auto-prescription).
Alors comment expliquer ce paradoxe, et que peut-on faire pour l’enrayer ? Certes, me direz vous, les cabinets de généralistes sont déjà bondés et aucun d’entre nous ne peut, du jour au lendemain, élargir sa salle d’attente pour recevoir dix pour cent de plus de la population, qui plus est souffrant d’une maladie dont, Dieu merci, personne n’est jamais mort ! Certes, si d’autres peuvent s’en occuper tout aussi bien, pourquoi ne pas laisser les orthophonistes et les enseignants gérer le problème entre eux, comme ils l’ont fait jusqu’à présent ? Eh bien, tout simplement parce que la médecine progresse et se doit d’intégrer à la fois les avancées scientifiques et les dimensions socio-économiques de tout nouveau problème de santé publique.

Or, l’enfant dyslexique nous confronte précisément et simultanément à ces deux nouvelles dimensions de la médecine : en tant que phénomène biologique, d’une part, mais aussi en tant que facteur limitant de l’épanouissement social de l’individu, comme l’ont prouvé des études récentes qui relient de manière étroite l’illettrisme chez l’adulte à des antécédents de dyslexie pendant l’enfance. Cette perte de chance pour 10% des citoyens est donc directement attribuable à la dysfonction d’un organe : n’est-ce pas là une raison suffisante pour intéresser plus de 10% des médecins (ceux qui sont eux-mêmes dyslexiques ou parents de dyslexiques) ?

Nous avons la chance de bénéficier dans notre région d’une organisation particulièrement pionnière dans ce domaine : la recherche neuroscientifique y est très active avec des financements spécifiques (CNRS et hôpitaux), la médecine scolaire et de PMI participe largement à un remarquable effort d’interdisciplinarité, nous possédons le centre documentaire le mieux fourni de France et surtout le réseau de libéraux existe , offrant un cadre idéal de rencontres, d’information et d’échanges des différents professionnels désireux d’élargir à la fois leur champ de compétence et leur mode de compréhension de la nature humaine.
Sûr que le Docteur Hippocrate aurait apprécié cette nouvelle médecine !

Michel Habib
Neurologue, CHU Timone, Marseille