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Troubles du langage et déficits d'apprentissage

Cerveau et morale : l’apport des neurosciences au débat sur la laïcité. par Michel Habib, novembre 2015

Il n’est nul besoin de faire référence à l’actualité récente pour évoquer cette question qui agite l’Ecole de la République et ses théoriciens depuis 1905, date de l’officialisation de la séparation de l’état et des églises et de la naissance de la laïcité à l’école [1]. En tant que scientifique et neurologue, je me suis naturellement posé la question de l’apport possible de mon champ de connaissance à ce débat public.
Je ne saurais dire si cela est le fruit d’une coïncidence ou provoqué par la pression plus ou moins inconsciente de l’actualité, mais les neuroscientifiques s’intéressent de plus en plus à une question qui leur brûle les lèvres : qu’est ce qui dans le cerveau explique la morale, y a-t-il une différence entre le cerveau de mère Teresa et celui d’un serial killer ? Et immédiatement après, qu’est ce que le cerveau religieux ? qu’est ce que la religion change à notre cerveau ? Et pour terminer une dernière question, sans doute la plus importante, comment évolue et a évolué le cerveau humain du point de vue de la moralité ? Suit il ou non l’évolution impressionnante de l’intelligence et de la cognition ?

La moralité : une propriété de notre cerveau ?

Que la morale soit représentée, au moins en partie, dans les circonvolutions de notre cerveau, et en particulier certaines d’entre elles, est un fait clinique et expérimental qui commence à être bien établi. Cette neurologie de la morale, parfois appelée "neuro-éthique", nous rappelle d’abord que des patients souffrant de lésions de certaines parties de leur cerveau (lobe orbito-frontal, notamment), perdent les capacités (auparavant pourtant intactes) de juger de l’aspect moral ou non d’une situation, d’un récit, d’une décision. L’apport de l’imagerie cérébrale fonctionnelle a également fourni des éléments déterminants à cette connaissance, montrant l’activité de ces mêmes zones cérébrales dans au moins deux conditions distinctes [2] : lorsque l’individu doit décider d’un acte nécessitant un jugement moral (moralité "active"), et lorsque l’individu doit seulement écouter ou voir des situations en infraction avec la morale (moralité "passive"). Enfin, Plusieurs auteurs ont insisté sur le chevauchement partiel entre moralité et empathie, tant du point de vue des phénomènes et des comportements, que de celui des zones cérébrales impliquées.

Les régions cérébrales impliquées dans le jugement moral et dans les considérations empathiques. vmPFC : cortex pré frontal ventral ; mPFC : cortex préfrontal médian ; pSTS : partie postérieure du sillon temporal supérieur. (In Decety et Cowell, Trends in Cognitive Sciences July 2014, Vol. 18, No. 7 )

Une révélation troublante

Un des scientifiques les plus en vue dans ce domaine sur le continent nord-américain est Jean Decety, un français émigré aux USA et devenu depuis lors le spécialiste mondial de ces questions.
Dans un article récent sorti ce mois-ci dans la revue Current Biology [3], Decety jette un pavé dans la mare, un pavé dont les retombées sont encore difficile à imaginer mais pourraient dépasser largement celles habituelles d’un article scientifique. Ici, il s’agit de morale et de religion, et le pavé est pourtant plein de bonnes intentions, si j’ose dire : on nous dit que la religion permet de développer la morale chez les enfants. Et si c’était tout le contraire ?
Voici le contexte : on étudie 1 170 enfants de cinq à douze ans, provenant de 6 pays (très) différents : Canada, Chine, Jordanie, Turquie, Etats-Unis et Afrique du Sud, et on nous montre que l’altruisme n’est pas particulièrement développé chez ceux issus de familles pratiquant une religion. Ils présenteraient aussi une prédilection pour l’application de châtiments plus sévères que les enfants de familles se définissant comme « non religieuses ».

Pour mesurer la "religiosité", les auteurs ont combiné trois indices permettant de se faire une idée précise sur le niveau de pratique et de croyance, en distinguant a posteriori trois groupes : chrétiens, musulmans et athées, et en calculant en particulier un indice de fréquentation des lieux de culte (le choix des religions a seulement été dicté, écrivent-ils, par leur fréquence respective dans les populations auxquelles ils avaient accès). Les chercheurs ont alors demandé aux parents d’évaluer la capacité d’empathie et la sensibilité à l’injustice de leurs enfants. Les chrétiens et musulmans les estimaient plus élevées que ce que rapportaient les parents non croyants. Jusqu’ici, rien de bien révolutionnaire. C’est l’étape suivante qui a réservé la véritable surprise. Les auteurs ont ensuite fait passer à tous les enfants un test aujourd’hui largement utilisé en neuro-économie, le "test du dictateur". Il s’agit de donner à un joueur, le dictateur, une somme d’argent (ici des autocollants), en expliquant qu’il n’y en aurait pas pour tout le monde, et que l’heureux détenteur d’autocollants devra, s’il le souhaite, en donner aux autres enfants. Dans un test équivalent chez l’adulte, 40% des individus seulement gardent toute la somme pour eux, les autres cédant, par pur altruisme, en moyenne 20% de leur bien. Comme cela était prévu, le principal facteur de variation, chez les 1170 enfants, fut l’âge, la performance s’améliorant progressivement entre 5 et 12 ans. Puis, et c’est là que les choses deviennent intéressantes, le second facteur de variation est l’indice de religiosité, mais pas dans le sens attendu : ce sont en fait les enfants issus des familles les moins religieuses qui s’avèrent donner le plus, et ce de manière très significative.
En d’autres termes, plus vous êtes religieux, moins vous êtes altruiste ! Cela paraît contradictoire avec une autre constatation, celle bien établie selon laquelle les personnes croyantes sont plus charitables, mais cela est sans doute vrai dans les situations de don programmé (aumône, associations caritatives, œuvres de bienfaisance), alors qu’ici il s’agit plutôt d’un don non réfléchi, un acte instinctif en quelque sorte, sans doute plus proche de l’altruisme d’Auguste Comte, sans gratification attendue en retour, même à un niveau émotionnel.

Bases cérébrales de la religiosité

Ces données ne vont pas sans rappeler les résultats obtenus par une équipe espagnole en imagerie cérébrale [4] : ces derniers ont utilisé un paradigme également bien connu en cognition sociale, le "dilemme du tramway" [5].

Des adultes croyants ou athées recevaient un examen en IRM fonctionnelle du cerveau pendant qu’ils devaient résoudre le dilemme suivant : vous êtes aux commandes d’un aiguillage sur la voie ferrée qui peut décider que le train ira tout droit, où 4 hommes sont immobilisés sur la voie et mourront à coup sûr si le train leur passe dessus, ou sur la voie de gauche, où 1 seul homme est attaché de même. Que choisissez vous, actionner l’aiguillage pour sauver 4 personnes mais en condamner une autre, ou laisser le train écraser 4 personnes ? La majorité des individus, dans cette condition dite "impersonnelle", répondent qu’ils actionneraient l’aiguillage (réponse "utilitaire"). Dans une autre condition, le même personnage est sur un pont sous lequel passe la voie ferrée avec 4 personnes attachées comme précédemment. Un autre personnage se penche du pont : si vous le poussez, il se tuera mais arrêtera le train et cela sauvera 4 personnes. Peu de gens choisissent de pousser dans cette condition dite impersonnelle, et choisissent plutôt de s’abstenir (réponse "déontologique"). Un premier résultat de cette étude est que les sujets athées fournissent plus de réponses utilitaires, et les religieux, plus de réponses déontologiques.

Lorsque, à présent, on observe les patrons d’activation en IRMf provoqués par ces situations, on réalise que ceux-ci sont très différents entre athées et religieux. Les religieux activent plusieurs zones faisant partie du système limbique, donc le cerveau émotionnel, plus particulièrement un circuit connu comme "mode par défaut", c’est-à-dire un ensemble de structures dont la mise en jeu est également observée dans toutes les situations où le cerveau est au repos (frontal antérieur, pré-cunéus) de même que la région du pôle temporal, impliquée dans la mise en perspective du sentiment de soi avec autrui. A l’inverse, les athées n’activent, dans la même situation, qu’une région très réduite du lobe pariétal supérieur, plutôt impliquée dans la théorie de l’esprit, c’est-à-dire la capacité de se représenter les états mentaux d’autrui. En d’autres termes, le religieux active son cerveau émotionnel, l’athée, son cerveau social.

Pour conclure ce débat, qui est, soyons-en certains, loin d’être clos, que peut-on dire, à l’heure actuelle, de ces données, en particulier dans la question qui nous concerne ici, celle de la laïcité à l’école.
En premier lieu, force est de constater que, comme dans beaucoup de domaines, s’interroger sur les racines biologiques d’un comportement humain est potentiellement une source riche de connaissances, susceptible d’alimenter ici le débat de la laïcité, et au delà, celui du rôle de l’école dans la construction d’une société plus morale. Mon analyse, à la lumière de ce que nous savons de l’évolution des espèces, est que la morale religieuse a peu évolué au cours des siècles. Basée sur le caractère intangible et comminatoire de textes écrits par les Anciens, considérés nécessairement comme plus sages et fiables précisément parce qu’ils sont anciens, la morale religieuse dicte des préceptes et des interdits qui sont pratiquement les mêmes depuis des millénaires, et ce pour toutes les religions (presque sans exception). Tout système de croyance repose sur plusieurs piliers (croyance en une force supérieure qui transcende l’humain, croyance en une existence dans l’au-delà, croyance en l’absolue nécessité de pratiquer certains rites pour mériter cet au-delà...). Les processus psychologiques sous-jacents à ces croyances ont la particularité (par rapport à d’autres types de croyances) d’être étroitement en lien avec divers processus émotionnels, dont la culpabilité est sans doute le plus saillant et du reste capable d’imprimer profondément les comportements [6]. Il est probable qu’une expérience répétée d’émotions liées à ces croyances chez les personnes religieuses par rapport aux personnes athées, fait que le cerveau des premiers automatise des mécanismes neurocognitifs inconscients de nature majoritairement affective qui influencent en retour les choix et les jugements moraux. La question dès lors est de savoir si ces différences de fonctionnement cérébral sont un apport positif au fonctionnement mental humain, et, au-delà, potentiellement un atout évolutif qui permet au cerveau humain de se parfaire de génération en génération. Eh bien, les premières réponses qui nous parviennent vont exactement dans l’autre sens : s’il y a un effet sur le cerveau, et si cet effet a des chances, comme toute contrainte environnementale prolongée, de modifier le cours de l’évolution darwinienne, alors ce serait plutôt dans l’autre sens, celui d’une dégradation ou d’une déperdition avec le temps et à travers les générations. De là à penser que la moralité humaine suit l’évolution inverse des autres fonctions cognitives, qui ne font que se développer depuis les origines de l’humanité, il n’y a qu’un pas qui pourrait nous inciter à repenser le rôle de l’école.

L’apprentissage de la moralité

Nul doute que l’éducation soit un facteur majeur de l’évolution de notre société vers un avenir meilleur. Or, l’éducation moderne se donne pour objet de développer les savoirs, les savoir-faire et les "savoir-être". Si les deux premiers sont largement abordés par la pédagogie moderne, il n’en va pas de même pour le dernier, qui manque d’outils et de modèles de réflexion. Le cerveau moral pourrait être un tel modèle. Puisque l’on sait maintenant que l’apprentissage est capable de modeler les circuits cérébraux de l’enfant (la fameuse plasticité cérébrale), on peut présumer qu’il peut aussi le faire sur les circuits de la moralité/empathie. Il s’agirait de réfléchir, par analogie par exemple avec l’apprentissage de la lecture, le domaine le mieux exploré de ce point de vue, sur la façon dont des exercices appropriés pourraient permettre de développer les circuits de la moralité et de l’empathie, même si ces exercices n’ont un lien qu’éloigné avec les préceptes habituels de la morale, comme l’amour de son prochain ou le respect de la vie, qui pourraient rester trop abstraits pour s’implémenter dans des circuits cérébraux éventuellement modifiables. Elaborer une représentation mentale d’une attitude altruiste face à une situation de souffrance ou de blessure chez autrui, pourrait être un des moyens de développer un "réflexe moral", sans doute plus à même de participer d’une évolution positive du cerveau humain que des préceptes religieux qui pourraient, au contraire, en entraver le développement. Ce type d’exercices sont précisément de plus en plus utilisés dans des contextes thérapeutiques, comme la méditation [7] ou le neurofeedback [8], qui ont en commun de favoriser le rétablissement de la connectivité entre des régions corticales distantes, obtenant des résultats comportementaux intéressants, et ce tout autant en pathologie psychiatrique que chez les sujets sains [9]. Concernant plus particulièrement la méditation, dont on pourrait concevoir une certaine analogie avec les pratiques religieuses, il a été démontré que l’entraînement à l’empathie modifiait différemment l’activité cérébrale s’il était associé à une représentation de la compassion, c’est-à-dire la possibilité d’agir pour diminuer la souffrance ou la détresse d’autrui [10], une pratique commune dans les techniques de méditation bouddhistes. Il a même été démontré que les personnes pratiquant une méditation de manière régulière ont des modifications structurales des mêmes zones du cerveau qui sont plus activées lors de la méditation, ce qui prouve que des circuits ont bel et bien été modifiés, modelés, façonnés par la pratique méditative. Une méta-analyse récente des résultats d’imagerie [11] a colligé 37 études d’activation fonctionnelle cérébrale au cours de la méditation, 63 études d’imagerie fonctionnelle comparant différents indices avant et après un traitement par méditation et 10 études d’imagerie structurelle montrant des modifications de l’anatomie du cerveau. Le bilan est particulièrement convaincant et les résultats étonnamment convergents à travers les différentes études.
La pratique du neurofeedback est également susceptible de modifier, outre le fonctionnement de certaines zones cérébrales, la structure même de ces zones, comme l’a montré une étude canadienne : des étudiants de l’Université de Montréal, sans aucune pathologie connue, ont reçu soit 40 séances de neurofeedback, selon un protocole classique amenant le sujet à autoréguler sa propre activité électrique cérébrale, et réputé augmenter les facultés d’attention (40 séances à raison de 3 par semaine), ou un protocole similaire mais sans retour d’information sur l’activité cérébrale (situation de stimulation factice). Une IRM du cerveau a été réalisé dans les deux groupes avant et après les 40 semaines : le groupe effectivement entraîné a significativement développé des zones cérébrales très similaires à celles modifiées par la méditation [12].

Comparaison des données d’imagerie morphologique chez 46 experts en méditation et 46 témoins : A : épaisseur corticale ; B : anisotropie des faisceaux de substance blanche. Les zones rouges et jaunes représentent les régions qui ont été plus développées sous l’influence de la pratique d’une méditation. Les zones bleues sont plus développées chez les témoins non experts. (In : Kang et al., SCAN (2013) 8, 27-33) .

Modifications structurelles du cerveau après pratique du neurofeedback : à gauche, augmentation d’anisotropie (qualité des faisceaux de substance blanche), à droite augmentation de densité corticale.

Dans l’ensemble, les différentes méthodes pointent vers un plus fort développement, lié à la pratique de méditations ou du neurofeedback, de zones cérébrales impliquées dans l’interface émotions/action, principalement le cortex préfrontal médian et inférieur, le cortex cingulaire et le pôle temporal et de façon cruciale le développement des connexions (substance blanche) entre les parties postérieures (sensorielles) du cerveau et ces régions sociales et émotionnelles du cerveau antérieur.
En tout état de cause, le développement récent de cette thématique parmi les travaux d’imagerie cérébrale laisse présager qu’elle sera l’un des thèmes majeurs de la recherche en neuroscience des années à venir.

Alors, comment s’y prendre en pratique ?

N’étant pas pédagogue, je ne saurais donner ici de conseils aux enseignants et encore moins de recettes pédagogiques aptes à solutionner cette question majeure de la laïcité et de l’enseignement de la morale à l’école. Les neurosciences proposent cependant, nous l’avons vu, quelques pistes qui pourraient à mon sens utilement être explorées en salle de classe.
En premier lieu, revoir fondamentalement la doctrine de base de la laïcité, qui est celle de la séparation de l’état et des religions. Nous voyons bien que cette séparation est artificielle, puisque un pourcentage toujours plus important de nos enfants sont scolarisés dans des écoles privées confessionnelles, en partie financées par l’institution publique. Et de petites rectifications des programmes scolaires comme l’inclusion d’une matière "éducation civique et morale" n’y pourront rien changer.
Il n’est pas question de nier ici, ni même de négliger, la dimension sociale, ni la dimension culturelle des difficultés que rencontre la vision républicaine de la laïcité. Il est seulement question de proposer un schéma de pensée totalement distinct, alternatif, qui recherche délibérément d’autres voies et d’autres solutions que celles qui ont jusqu’ici échoué.
Mon hypothèse est que la vraie solution pourrait se trouver dans la construction d’esprits rationnels, ce qui passe avant tout par redonner confiance aux jeunes citoyens dans l’approche scientifique de l’humain, leur montrer la richesse potentielle de cette approche en décrivant déjà la civilisation moderne comme en progrès constant, plutôt qu’une chute dans l’enfer nous menaçant à chaque instant d’une apocalypse écologique et morale. Cela nécessite sans doute une refonte totale des programmes, depuis le primaire jusqu’au Lycée, en mettant l’accent sur une présentation attrayante et surtout positive des matières scientifiques en général, et des sciences humaines en particulier.
Il est bien sûr inutile, voire contre-productif de passer du temps à décrire les fondements civiques de la laïcité, qui ne sont là que pour opposer encore plus les approches, alors qu’il serait bien plus constructif de les unir en un seul concept de moralité, à la lumière des données en pleine expansion de la recherche en psychologie, en sociologie et en neurosciences. Entre une vision sociale de la morale et une vision religieuse, il existe sans doute une troisième voie, celle que nous indique la neurobiologie, elle qui semble nous montrer que la morale religieuse n’est que la tentative maladroite des sociétés primitives de faire progresser l’humanité. Comme l’écrit Benny Beit-Hallahmi (université de Haïfa), l’un des meilleurs spécialistes mondiaux de la psychologie des religions, « la coopération sociale, observée chez d’autres animaux, est un comportement tellement élémentaire qu’elle n’a pas besoin de substrat moral. Le vrai enjeu moral, c’est de faire le bien envers autrui, quel qu’il soit, indépendamment de la crainte d’être puni dans l’au-delà. »

Ainsi, il devient urgent de faire travailler ensemble pédagogues, historiens, sociologues et neuroscientifiques pour construire une vision rationnelle de la notion de morale, depuis l’histoire des religions, incluant les démonstrations flagrantes de similarités entre toutes les religions [13], et les rapportant à des invariances du fonctionnement de l’esprit humain, ce que la science montre de plus en plus clairement, et non (ou pas nécessairement) à un pouvoir surnaturel qui dirigerait nos actes et nos pensées, jusqu’à la présentation simplifiée et vulgarisée, adaptée à chaque niveau scolaire, des données rapportées dans la littérature scientifique.
Finalement, prévenir la dérive irrationnelle de la pensée, en agissant dès le plus jeune âge sur la compréhension des mécanismes mentaux propres du futur citoyen, et en cessant de faire croire à nos enfants que l’empathie et la compassion ne sont que l’application de règles édictées il y a des millénaires par les concepteurs des grandes religions (et encore moins, bien entendu, celles d’une prétendue morale laïque qui s’y substituerait) , face aux preuves de plus en plus flagrantes que c’est l’évolution elle-même qui a façonné le système mental qui nous sert à penser nos émotions pour nous faire interagir de mieux en mieux ("aimer") avec notre prochain.
Ainsi, il s’agit bien de concevoir la morale comme une fonction émergente et évolutive du cerveau humain, et non comme un concept manichéen qui ne peut que se résumer au bien et au mal, au religieux et à l’athée. Mais cela passe, à mon avis, par une totale refondation des concepts et des pratiques pédagogiques : cesser d’opposer le laïque au religieux ; recentrer la morale, propriété de notre cerveau, sur le fonctionnement intrinsèque de l’individu et éviter ainsi sa désincarnation et son assujettissement à des mécanismes purement subjectifs ; replacer l’altruisme et l’empathie au centre de l’éducation, non pas en tant que principe ou qu’obligation culpabilisante, mais comme une fonction cognitive particulière que l’école se doit de développer au même titre que d’autres habiletés ou connaissances, voire même prioritairement à ces dernières ou en amont d’elles.

P.-S.

1- voir par exemple : Merle P. (2015) « Faut-il refonder la laïcité scolaire ? », La Vie des idées, 17 février 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Faut-il-refonder-la-laicite-scolaire.html

2- Sevinc G, Spreng RN. Contextual and perceptual brain processes underlying moral cognition : a quantitative meta-analysis of moral reasoning and moral emotions. PLoS One. 2014 Feb 4 ;9(2):e87427. doi : 10.1371/journal.pone.0087427. eCollection 2014.

3- Decety J, Cowell JM, Lee K, Mahasneh R, Malcolm-Smith S, Selcuk B, Zhou X. The Negative Association between Religiousness and Children’s Altruism across the World. Curr Biol. 2015 Nov 4. pii : S0960-9822(15)01167-7. doi : 10.1016/j.cub.2015.09.056. [Epub ahead of print]

4- Christensen JF, Flexas A, de Miguel P, Cela-Conde CJ, Munar E. Roman Catholic beliefs produce characteristic neural responses to moral dilemmas. Soc Cogn Affect Neurosci. 2014 Feb ;9(2):240-9. doi : 10.1093/scan/nss121. Epub 2012 Nov 18.

5- Christensen JF1, Gomila A. Moral dilemmas in cognitive neuroscience of moral decision-making : a principled review. Neurosci Biobehav Rev. 2012 Apr ;36(4):1249-64. doi : 10.1016/j.neubiorev.2012.02.008. Epub 2012 Feb 14.

6- Michl P, Meindl T, Meister F, Born C, Engel RR, Reiser M, Hennig-Fast K. Neurobiological underpinnings of shame and guilt : a pilot fMRI study.
Soc Cogn Affect Neurosci. 2014 Feb ;9(2):150-7.

7- Simon R, Engström M.The default mode network as a biomarker for monitoring the therapeutic effects of meditation. Front Psychol. 2015 Jun 9 ;6:776.

8- Megumi F, Yamashita A, Kawato M, Imamizu H. Functional MRI neurofeedback training on connectivity between two regions induces long-lasting changes in intrinsic functional network.
Front Hum Neurosci. 2015 Mar 30 ;9:160. doi : 10.3389/fnhum.2015.00160.

9- Caria A, de Falco S. Anterior insular cortex regulation in autism spectrum disorders. Front Behav Neurosci. 2015 Mar 6 ;9:38. doi : 10.3389/fnbeh.2015.00038. eCollection 2015.

10- Klimecki, O. M., Leiberg, S., Ricard, M., and Singer, T. (2014). Differential pattern of functional brain plasticity after compassion and empathy training. Soc. Cogn. Affect. Neurosci. 9, 873–879. doi : 10.1093/scan/nst060

11- Boccia M, Piccardi L, Guariglia P. The Meditative Mind : A Comprehensive Meta-Analysis of MRI Studies. Biomed Res Int. 2015 ;2015:419808. doi : 10.1155/2015/419808. Epub 2015 Jun 4.

12- Ghaziri J, Tucholka A, Larue V, Blanchette-Sylvestre M, Reyburn G, Gilbert G, Lévesque J, Beauregard M. Neurofeedback training induces changes in white and gray matter. Clin EEG Neurosci. 2013 Oct ;44(4):265-72

13- Eliade M. Le mythe de l’Eternel Retour (archétypes et répétitions). Paris, 1969.