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Troubles du langage et déficits d'apprentissage

Actualités scientifiques

Pour la rubrique scientifique de ce mois-ci, nous avons choisi de vous présenter un extrait de la présentation de l’ouvrage :
« Calcul et dyscalculies : des modèles à la rééducation » qui a fait l’objet d’un des symposiums des XXXIXes Entretiens de Médecine Physique et de Réadaptation, à Montpellier, le 4 mars 2011. (Coordinateurs : M. Habib, M.-P. Noël, F. George et V. Brun), ouvrage paru chez Masson, le mois dernier (http://www.resodys.org/Calcul-et-dyscalculies-Des-modeles,537)

Dans une société moderne comme la nôtre, lire des nombres, les comparer, les utiliser dans des calculs, fait partie des aptitudes de base que chacun doit pouvoir maîtriser. Les mathématiques occupent d’ailleurs une grande partie des cours en école primaire. Malheureusement, tous les enfants ne sont pas égaux face à ces apprentissages et cer- tains, que l’on appelle « dyscalculiques », sont clairement en difficulté. Ces difficultés d’apprentissage peuvent amener à une (ou des) répétitions de classe et à l’évitement de certaines orientations scolaires qui se basent sur les mathématiques. Mais, au-delà de l’école, ces difficultés ont également un impact au niveau de l’insertion socioprofessionnelle de la personne. Ainsi, Murnane et al. [1] ont montré que les résultats à un test de math administré en fin d’études secondaires étaient corrélés de manière significative avec le salaire perçu à 24 ans. Par ailleurs, aucun de nous ne peut échapper à l’utilisation des nombres, ne fût-ce que dans la gestion minimale d’un budget : vérifier si on nous rend la monnaie exacte, comparer des prix, calculer des ristournes ou une taxe, remplir certains documents administratifs, rédiger une facture ou la régler... Toutes ces activités sont un vrai cauchemar pour la personne dyscalculique.
La publication récente par l’OCDE [2] des données PISA de 2009 a révélé d’importantes inégalités dans les aptitudes mathématiques des enfants à travers le monde, avec un avantage très net pour plusieurs pays asiatiques (qui occupent les cinq premières places du classement), alors que les pays francophones la Suisse, le Canada, la Belgique et la France occupent respectivement les 8e, 10e, 14e et 22e positions. Ces données, outre le fait qu’elles dénotent l’impact des facteurs culturels, au sens large, sur la pédagogie d’une matière comme les mathématiques, incitent à engager, notamment en France, une véritable réflexion sur le repérage et le dépistage de masse des difficultés en mathématiques, et les moyens d’y remédier. Une réflexion à grande échelle sur la dyscalculie est donc plus que jamais d’actualité et aura nécessairement un impact sur les difficultés en mathématiques en général.
Cet ouvrage présente une synthèse actuelle des connaissances sur la dyscalculie développementale. La cognition numérique est un domaine de recherche en plein essor et une mise à niveau régulière des professionnels est indispensable. C’est donc dans un souci premier d’actualisation des connaissances et sans aucune prétention d’exhaustivité encyclopédique que cet ouvrage a été conçu.
Dans le premier chapitre, Michel Habib rapporte l’état des connaissances actuelles sur les bases historiques et neuroanatomiques du calcul et du traitement des nombres, rappelant combien les premières observations d’acalculies après lésions cérébrales ont à la fois posé les bases d’un raisonnement neuropsychologique en matière de troubles du calcul, mais également laissé de nombreuses incertitudes sur leur substrat cérébral, incertitudes que les travaux les plus récents, en particulier utilisant la neuro-imagerie moderne, semblent à même de résoudre.
Dans le deuxième chapitre, Valérie Camos nous présente, à travers un panorama des données chez l’animal et chez le bébé, une conception très attrayante de l’origine des aptitudes numériques humaines, comme la conséquence de la construction conjointe de deux systèmes, consacrés respectivement au traitement approximatif des quantités et au traitement temporo-spatial des objets. Marie-Pascale Noël aborde ensuite les données scientifiques récentes sur la dyscalculie développementale sous le double aspect des mécanismes cognitifs et des anomalies neurofonctionnelles, en opposant les théories mettant en avant les facteurs cognitifs généraux, dont certains ont été prouvés comme significativement associés à la dyscalculie, à celles, de plus en plus souvent avancées, invoquant un trouble numérique de base.
Un cas de figure particulièrement éloquent est évoqué par Laurence Rousselle dans son chapitre sur les troubles du calcul liés aux maladies génétiques, non seulement parce qu’ils illustrent la possibilité de causes génétiques, mais aussi en ce qu’ils constituent des modèles de choix pour l’étude des mécanismes primitifs du traitement numérique comme le maintien de la trace et le système de représentation des magnitudes numériques.
Le chapitre de Florence George, consacré aux outils d’évaluation de la dyscalculie, montre à la fois l’effort important réalisé ces dernières années en matière de quantification et d’analyse des troubles et l’écart important qui persiste entre l’avancée impressionnante des connaissances théoriques et le contenu des outils à la disposition des cliniciens. À l’évidence, des progrès futurs dans la compréhension des mécanismes devraient pouvoir aboutir à la création de nouveaux outils plus performants et/ou plus complets.
Alain Ménissier aborde ensuite la question spécifique de la résolution de problèmes et montre de manière convaincante que face à la diversité des mécanismes dont la perturbation peut amener un enfant en difficulté à échouer dans cette activité, il est indispensable de passer par une étape préalable d’analyse de ces différents facteurs potentiels, seule voie vers une thérapeutique cohérente.
Les trois derniers chapitres sont consacrés aux aspects thérapeutiques proprement dits. Bruno Vilette et Nathalie Schneider ont développé l’Estimateur, un outil de remédia- tion basé sur la notion de ligne numérique spatiale, qui sollicite l’interaction entre les représentations de la magnitude (sur la ligne numérique mentale) et les représenta- tions numériques exactes (calcul verbal).
Virginie Daffaure et Nolween Guedin, dans une présentation très pratique de leur population d’enfants souffrant de paralysie cérébrale, présentent une méthode de réé- ducation du calcul, d’inspiration à la fois pédagogique et neuropsychologique, qui peut tout à fait s’extrapoler aux troubles du calcul en général.
Enfin, Carine Verse et ses collaborateurs présentent une étude de validation d’un logi- ciel, « La Course aux Nombres », spécialement conçu pour entraîner la représentation des magnitudes, et tentent d’expliquer son efficacité à la lumière des données théori- ques récentes.
En définitive, le contenu de cet ouvrage apparaîtra sans doute au lecteur comme une nouvelle preuve de l’extrême complexité des mécanismes impliqués dans le calcul et les activités numériques. Il nous montre également comment l’avancée spectaculaire des connaissances au cours des dernières années en permet à présent une vision plus cohérente et potentiellement applicable à la rééducation des enfants dyscalculiques.

1. Murnane RJ, Willett JB, Levy F. The growing importance of cognitive skills in wage determination. (Rep. n°5076). Cambridge, MA : National Bureau of Economic Research ; 1995.

2. OCDE. Résultats du PISA 2009 : Synthèse. www.oecd.org/dataoecd/33/5/46624382.pdf © OCDE 2010.