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Troubles du langage et déficits d'apprentissage

Actualités de la recherche Recherches sur la dyslexie : deux équipes marseillaises à l’honneur

Fut un temps où la recherche scientifique était quasi exclusivement anglo-saxonne. Aujourd’hui, des travaux francophones sont publiés dans les plus grandes revues nord-américaines et même repris en écho par les grands médias étrangers. C’est le cas de deux études marseillaises publiées récemment, l’une de l’équipe du Pr Grainger, dans la prestigieuse revue Science, l’autre italo-marseillaise dans la non moins célèbre revue PNAS.

Le titre de l’article de Jonathan Grainger, « Orthographic processing in baboons » [1], est déjà en soi un tant soit peu provocateur, en tout cas suffisamment pour attirer l’attention du lecteur, même non averti. Comment un singe pourrait-il avoir un traitement orthographique puisqu’il n’a pas de langage oral, comment pourrait-il avoir un langage écrit, même rudimentaire ? Eh bien la réponse est dans le titre : son cerveau est déjà outillé pour traiter l’orthographe des mots. La démonstration est assez convaincante : les singes sont en semi-liberté dans leur environnement social et peuvent à leur guise venir toucher un écran tactile pour répondre face à un mot de quatre lettre, s’il s’agit d’un mot anglais (DONE, LAST, THEM…), ou d’un non-mot qui n’existe pas dans la langue (DRAN, LONS, TELK…). Les résultats, bien qu’un peu complexes, sont robustes : ils montrent que les singes apprennent à discriminer les mots des non mots, en utilisant une stratégie dite d’apprentissage statistique, c’est-à-dire qu’ils apprennent à différencier les suites de lettres fréquentes des suites rares ou exceptionnelles, exactement de la même manière que les enfants humains apprennent à se familiariser avec la frome visuelle des mots. De plus, le taux de reconnaissance (erronée) des non-mots est proportionnel à la proximité du mot par rapport à un vrai mot, de façon très similaire à ce que peut faire un jeune dyslexique lorsqu’il lit un mot pour un autre qui lui ressemble à une lettre près (paralexie visuelle). Tout anecdotique qu’elle puisse paraître, cette observation est en fait réellement révolutionnaire. Pourquoi révolutionnaire ? Parce qu’elle prend le contre-pied direct de la théorie dominante actuelle sur les origines de la lecture. Il est en effet officiellement professé que la lecture, contrairement au langage, ne peut pas être génétiquement programmée dans notre cerveau car apparue de façon trop récente, comme une construction proprement humaine. Comme l’écrit Stanislas Dehaene : “Notre capacité d’apprendre à lire pose une curieuse énigme, que j’appelle le paradoxe de la lecture : comment se peut-il que notre cerveau d’Homo sapiens paraisse finement adapté à la lecture, alors que cette activité, inventée de toutes pièces, n’existe que depuis quelques milliers d’années ?” (Les Neurones de la lecture, p.24). Pour résoudre ce paradoxe, Dehaene fait appel au concept de “recyclage neuronal”. « J’entends par ce terme l’invasion partielle ou totale, par un objet culturel nouveau, de territoires corticaux initialement dévolus à une fonction différente.”(Les Neurones de la lecture, p. 199-200) »

En d’autres termes, contrairement au langage qui est dans notre cerveau de manière intrinsèque et génétiquement déterminée, la lecture, elle n’y est que par un mécanisme d’emprunt, quasiment de « squattage » d’une localisation cérébrale dont les fonctions étaient auparavant toutes différentes. Ainsi, comme l’écrit Marie Montant, l’une des auteures de cet article : “On a toujours pensé que l’apprentissage de l’écriture et donc de la lecture était une compétence spécifiquement humaine, éminemment culturelle, née très récemment à notre échelle de temps. Or, on constate que cet apprentissage est sous-tendu par des bases cérébrales que nous partageons avec les singes et sans doute avec beaucoup d’autres espèces animales.”
On comprend donc ici toute la portée de cette découverte, qui suggère qu’à l’inverse de ce qu’on pensait, notre cerveau est prédisposé de très longue date à la lecture, bien avant l’invention de l’écriture. De quoi faire réfléchir les évolutionnistes et réjouir les émules du darwinisme…

L’article italo-marseillais [2] de Marco Zorzi, de l’Université de Padoue, en collaboration avec le CNRS de Marseille (J. Ziegler) et le Centre de référence de la Timone (F. George et C. Pech), sorti tout récemment, début juin 2012, est quant à lui une réplication d’un effet bien connu des spécialistes : l’effet « crowding » selon lequel la perception visuelle d’une cible centrale est moins efficiente lorsque la cible est « flanquée » de stimuli latéraux, effet qui n’explique en rien les difficultés de lecture des dyslexiques ; cependant ces derniers seraient plus sensibles que la moyenne des individus à l’effet crowding.
Les auteurs ont étudié 54 enfants dyslexiques italiens et 40 français (dans le but de se prémunir de la critique possible selon laquelle les effets retrouvés en italien ne seraient pas retrouvés dans des langues moins transparentes (comme le français ou l’anglais). Les enfants avaient simplement à lire à deux reprises, séparées de deux semaines pour éviter les effets d’apprentissage, une série de courtes phrases sous deux formes : soit standard (times-roman 14 pts, espacement 2.5 pts) soit « élargi » (espace entre les lettres : 5.2). Une moitié de la population recevait la condition espacée en premier et la condition standard en second lieu, l’autre moitié recevait les deux conditions dans l’ordre inverse. La figure ci-dessous donne un exemple comparatif des deux conditions.

Les résultats sont assez spectaculaires : non seulement les enfants dyslexiques lisent significativement plus vite (environ 20% plus vite) et avec deux fois moins d’erreurs dans la condition espacée que dans la condition standard, mais encore les bénéfices les plus nets étaient observés chez les enfants les plus sévèrement atteints, alors que les normo-lecteurs ne tiraient aucun bénéfice de l’espacement (voir figure 2).

Ce résultat n’a rien de vraiment nouveau, mais il a le mérite de remettre au goût du jour cette notion de crowding qui n’avait pas jusqu’ici franchi les frontières étanches du milieu très confidentiel de la recherche fondamentale. A présent, tout un chacun, qu’il soit rééducateur, clinicien, ou enseignant, peut s’approprier ce résultat et tenter de l’appliquer directement à sa pratique, un bel exemple de transfert de compétence et d’information de la science à la pratique. Mais beaucoup de spécialistes réagissent déjà avec méfiance face à ces résultats. En premier lieu, le travail lui-même présente un certain nombre de défauts méthodologiques qui ont été relevés par la communauté scientifique. Ainsi, les effets décrits concernent certes la moyenne de 74 dyslexiques dans deux conditions tout à fait comparables mais seules les moyennes sont fournies, et non les performances individuelles, de sorte qu’on ne sait pas si les effets décrits ne proviennent pas d’une minorité d’enfants particulièrement sensibles à l’effet crowding. En outre, il n’y a aucune indication sur les sous-types de dyslexie représentés. Par conséquent, il n’est pas possible sur ces seuls résultats de les généraliser au point de proposer à tout enfant dyslexique un espacement des lettres : il est très possible que pour une partie d’entre eux, partie dont il n’est pas possible d’estimer le nombre d’après ces seuls résultats, l’utilisation d’un tel sur-espacement soit inefficace. On peut même imaginer qu’il puisse être délétère chez certains dyslexiques (par exemple ceux dont le problème est strictement phonologique et dont le problème concerne la mise en mémoire des règles de conversion grapho-phonémique et non la reconnaissance des mots en elle-même). En tout état de cause, ce travail a connu un vif succès dans les médias, même si certains d’entre eux ont oublié d’en préciser une caractéristique importante : il ne s’agit en aucun cas d’une rééducation de la dyslexie, puisqu’à priori on n’attend aucune modification durable de la fonctionnalité de la lecture, mais d’un effet ponctuel qui a comme seule prétention de faciliter l’acte de lecture chez le dyslexique et non pas d’entraîner le cerveau à exécuter une tâche donnée. Du reste, on ne sait pas si l’effet lui-même est reproductible à l’infini chez un même individu. On ne sait pas non plus s’il permet d’augmenter les capacités de reconnaissance des mots (c’est-à-dire le déficit dyslexique lui-même). On pourrait même imaginer qu’il puisse chez certains enfants avoir l’effet inverse, un effet aggravant.
En conclusion, et contrairement à ce qu’on a pu lire ces derniers jours dans les médias, il ne faut certainement pas conseiller pour le moment de proposer à tout élève dyslexique un sur-espacement des textes. Il faut au contraire attendre de nouveaux résultats et être comme toujours très vigilants et très exigeants sur la nature des preuves apportées (tout particulièrement les caractéristiques des populations étudiées et la qualité des analyses statistiques). En tout cas, bravo à nos collègues pour l’intérêt majeur qu’a suscité leur recherche dans les médias ! Cela, en soi, est déjà un succès.